Monsieur A

– Qu’est ce que je fais de toi, je te prends ou je te jette ?
Je n’en croyais pas mes oreilles, c’était quoi cette question ? Fallait-il vraiment une réponse ? Pour qui se prenait-il ? Je devais vraiment paraître pathétique ou désespérée pour qu’il me parle ainsi. Pourtant, je ne sais plus très bien ce que j’ai répondu et nous avons continué à nous voir.

J’avais rencontré Monsieur A. dans le bureau de Benoit un ami à moi. Il était politologue et travaillait pour un projet environnemental. Il avait la peau mate et les cheveux bouclés à cause de sa mère africaine; il était grand, très soigné et très propre sur lui, toujours habillé avec élégance. Il était beau avec des yeux rieurs et un sourire timide qui me faisait fondre. Monsieur A. était aisé et jouissait d’un certain statut social, il était reconnu comme expert en géopolitique et était chroniqueur dans un grand journal de la place. Il était très cultivé et aimait la photographie. Il me donnait l’impression de toujours savoir ce qu’il faisait, de tout maitriser, de toujours avoir un projet en tête. La première fois que j’avais été chez lui, j’avais pu remarquer l’ordre quasi militaire qui y régnait. C’était à la fois rassurant et inquiétant. Il me parlait de lui, de son enfance de sa famille, des pays qu’il avait visités, des personnes extraordinaires qu’il avait rencontrées et des femmes qu’il avait connu.

A 43ans, Monsieur A ne croyait pas au mariage et ne voulait pas d’enfants ; il était pour la diversité, se disait libertin et l’assumait. Je me suis souvent demandé ce que je faisais avec lui, nous étions si différents l’un de l’autre.
Moi, discrète et effacée, je n’avais jamais quitté le pays, je me contentais de faire les choses comme il fallait sans prendre de risques inutiles et de vivre la vie comme elle venait. À 30ans j’étais croyante et je faisais confiance à Dieu pour m’accorder en temps voulu les désirs de mon cœur. J’avais vécu une vie plus que rangée : pas d’excès, pas d’alcool et pas de sexe avant le mariage. Naïve, célibataire et vierge, je voulais continuer à le voir. Lui se moquait de ma foi, disait que je faisais fausse route à ne pas profiter de ma vie et à attendre une hypothétique intervention d’un Dieu invisible. Il glorifiait son athéisme. Pourtant il ne faisait rien pour m’influencer ou me pousser à abandonner ma foi, il n’avait rien promis et rien exigé. Il tenait à sa liberté et veillait à ce que ce soit clair. Mais je voulais plus ; il avait quelque chose d’interdit qui m’attirait, son mode de vie, son âge, ses expériences de la vie représentaient une certaine sécurité à mes yeux. Comme un phalène, je me sentais inexorablement attirée par la flamme qui ferait mon malheur.

Benoit me mit en garde ; Monsieur A. était un chasseur, il aimait les femmes, s’en servait et s’en débarrassait ensuite ‘‘comme de vieilles chaussettes’’, non sans avoir pris une photo de nue de ses conquêtes pour sa collection. C’était son rituel pour finaliser une aventure, ensuite il disparaissait. Ce n’était pas quelqu’un pour moi et Benoit craignait qu’on ne me ramasse à la petite cuillère quand il s’en irait. Mais toutes ses mises en garde arrivèrent trop tard, je l’avais déjà dans la peau. Je savais bien que Benoit avait raison, mais je le voulais et je voulais qu’il me voie différemment des autres, alors j’ai décidé de prendre des distances pour me donner une autre chance, je l’évitais. Ma stratégie était simple : le perdre maintenant pour mieux le retrouver plus tard.
Il n’y avait rien eu entre Monsieur A. et moi. Il disait respecter mes convictions et je comptais sur cet atout pour donner une autre direction à cette relation. J’ai commencé à suivre les infos de façon régulière pour rester informée, je me suis mise à la lecture et à l’écriture, j’ai acheté un appareil photo et commencé des cours de musique. Je voulais lui prouver que j’étais plus qu’une simple proie écervelée et que je pouvais être une vraie partenaire de vie. Mais entre temps, Monsieur A. avait disparu. Benoit m’apprit qu’il avait eu la gestion d’un vaste projet de crédits carbone en Afrique et qu’il était parti.

Je me mis à vivre dans le souvenir des moments passés ensemble, à arpenter les rues aux alentours de son appartement et les rares cafés où nous avions été. J’avais bien essayé de le contacter mais sans suite. Toutes mes pensées allaient vers lui, il visitait tous mes rêves, je le voyais dans chaque roman que je lisais, je devinais ses opinions sur tel ou tel sujet politique. Je me perdais en lui et je ne voulais pas m’en sortir. J’aimais cette maladie qu’il était devenu et cet état dépressif dans lequel j’étais plongée.
J’avais du mal à m’accrocher à ma foi, je me sentais abandonnée ; si j’avais été mariée, si j’avais quelqu’un je n’aurais pas été dans cet état, je n’aurais pas eu de pensées honteuse seule dans mon lit tard la nuit, je ne me serais pas sentie coupable après le vol de plaisirs solitaires inavoués. Dieu m’avait abandonné en ne me donnant pas un homme comme à toutes mes amies. Je lui avais donné ma vie des années plutôt et il n’en avait rien fait, alors je la lui reprenais. J’ai commencé à sortir la nuit, à boire et à fumer, à m’habiller pour attirer les regards, à passer de piste de danses à partenaires, à voler de bras en bras, de lit en lit.
Mais je continuais à lire, à me cultiver, à visiter les musées, à faire de la photo. Le jour ma vie était remplie et la nuit j’essayais de rattraper le temps perdu à vivre comme une Hermite. Pourtant je n’arrivais pas à oublier complètement Monsieur A. Un rien me ramenait à lui, un sourire, une voix, un parfum. À lui je comparais mes prétendants et je ne m’engageais pas, je n’étais pas guérie.

Un soir, deux années plus tard, à la sortie d’un concert je tombai sur Monsieur A. Il avait perdu du poids et s’était coupé les cheveux. Mais il n’avait pas perdu son sourire. Nous nous sommes revu dans un café le lendemain après midi et j’étais fière de moi. J’avais de l’assurance, de la conversation, je savais des choses et je lisais de l’admiration dans ses yeux. Mes efforts intellectuels n’avaient pas été vains, j’étais récompensée.

La lumière du flash m’éblouit. Sur l’écran numérique qu’il me présente je regarde la dernière prise. Je me trouve belle, là, nue dans ses draps, je souris. A. aussi trouve la photo réussie. Il a l’air satisfait. Il m’embrasse. Je ferme les yeux. Je pense à Benoit.

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3 réflexions sur “Monsieur A

  1. RitaFlower dit :

    Rassure-toi,toutes les femmes sont attirées par des hommes innaccessibles,ça met du piment à la vie.Tu as un vrai talent caché d’auteur.Tu es une femme romantique qui croit à l’amour le vrai.

    • ayyahh dit :

      ohhhhh tu vas me faire rougir, j’ai publié cette nouvelle sur le site de yehni, elle organisait un jeu d’écriture et tu peux me croire il a fait polémique 😉 la fin, l’attirance qu’elle a pour un athée, pourquoi elle repense à Benoit etc… j’aime bien lire les commentaires et avis que suscite cette nouvelle

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